Congés payés : un droit, pas un privilège octroyé
Congés payés : un droit fondamental issu des luttes sociales, et non un privilège. Voici pourquoi ce droit reste essentiel pour les salariés.
Les congés payés sont un droit essentiel, conquis par les salariés et non un privilège accordé par l’employeur.
Congés payés : pourquoi c’est un droit fondamental
Pourquoi le repos des salariés reste un combat, hier comme aujourd'hui ?
Chaque été, la même phrase revient en boucle dans les conversations : « je pars en vacances ». Elle est devenue si banale qu'on en oublie l'essentiel : s'arrêter de travailler sans perdre un centime de revenu n'a rien d'un don naturel ni d'une concession spontanée du patronat. C'est le produit de près d'un siècle de rapports de force, de grèves, de défaites, de victoires arrachées une à une. Et ce combat, loin d'être clos, se rejoue aujourd'hui sous d'autres formes : inégalités d'accès, érosion des moyens des CSE, dégradation de la santé mentale au travail.
I. Les congés payés, une conquête sociale, pas un cadeau : quatre lois, quatre rapports de force
1936 : la première semaine, arrachée par la grève générale
La loi du 20 juin 1936 instaure les deux premières semaines de congés payés. Elle n'est pas tombée du ciel : elle est la traduction législative d'un mouvement de grèves massives avec occupations d'usines qui paralyse le pays au printemps 1936, dans la foulée de la victoire électorale du Front populaire. Le patronat, réuni avec les syndicats sous l'égide du gouvernement Blum, signe les accords Matignon sous la pression directe de la rue et les congés payés en sont l'une des conquêtes emblématiques, aux côtés de la semaine de 40 heures.
1956 : la troisième semaine, portée par les mobilisations ouvrières
Vingt ans plus tard, la loi du 27 mars 1956 porte la durée à trois semaines. Cette avancée s'inscrit dans un contexte de fortes mobilisations syndicales de l'après-guerre, où la CGT et la CFTC pèsent de tout leur poids pour arracher de nouveaux droits sociaux dans une période de reconstruction économique.
1968-1969 : la quatrième semaine, fille de Mai 68
La quatrième semaine de congés payés est actée par les accords de Grenelle en mai 1968, en pleine grève générale, la plus importante de l'histoire sociale française, avec près de 9 millions de grévistes. Elle est généralisée par la loi du 16 mai 1969. Sans le rapport de force créé par le mouvement social, cette avancée n'aurait probablement pas vu le jour à cette date.
1982 : la cinquième semaine, dans la dynamique des lois Auroux
L'ordonnance n° 82-41 du 16 janvier 1982 instaure la cinquième semaine de congés payés et ramène la durée légale du travail à 39 heures hebdomadaires. Elle s'inscrit dans le programme social porté par le Programme Commun de la gauche et le gouvernement issu de l'alternance de 1981, dans la même dynamique que les lois Auroux qui refondent, la même année, les droits des travailleurs et des instances représentatives du personnel.
Le fil conducteur de ces quatre dates est le même : aucune de ces avancées n'a été offerte. Chacune a été obtenue par un rapport de force : grève, mobilisation, pression politique. C'est aujourd'hui l'article L3141-3 du Code du travail qui fixe la durée légale à deux jours et demi ouvrables par mois de travail effectif, soit cinq semaines par an.
II. 2026 : un droit acquis, mais un accès toujours à deux vitesses
Rappeler l'histoire ne suffit pas si l'on tait la réalité présente : le droit aux congés payés est acquis pour tous, mais l'accès effectif au repos reste profondément inégalitaire.
- 4 Français sur 10 ne partent pas en vacances chaque année. Ce chiffre, documenté de longue date par l'Insee, reste d'actualité : selon l'Observatoire des inégalités, la proportion stagne toujours autour de 40 % en 2025, un niveau proche de celui mesuré il y a vingt ans, preuve que le simple droit légal ne garantit pas l'égalité réelle ;
- L'écart entre catégories sociales est massif. À l'automne 2025, seules 49 % des personnes disposant de moins de 1 190 € mensuels ont pu quitter leur domicile pour des vacances, contre 81 % de celles disposant de plus de 2 550 €. Le niveau de vie demeure, et de loin, le facteur le plus déterminant ;
- Chez les cadres, le multi-départ devient la norme ; chez les autres, il reste rare. Le Crédoc relève qu'en 2025, 37 % des cadres supérieurs partent plusieurs fois par an en vacances, contre 21 % en moyenne dans l'ensemble de la population ;
- Pour 4 personnes sur 5 qui ne partent pas, ce n'est pas un choix mais une contrainte, financière avant tout, mais aussi familiale, professionnelle ou de santé.
Ces chiffres racontent une histoire simple : le droit formel existe depuis 1982, mais son exercice réel reste conditionné par le portefeuille. Et c'est précisément là que les CSE, via leurs activités sociales et culturelles (ASC) : chèques-vacances, colonies, aides au séjour, partenariats avec des organismes de tourisme social, jouent un rôle qui dépasse largement le geste symbolique : ils constituent, pour une partie non négligeable des salariés, la condition matérielle du départ.
III. Le repos, un enjeu de santé au travail à part entière
Ce combat pour le temps de repos ne relève pas seulement de la justice sociale au sens large : il touche directement à la santé des travailleurs, sujet au cœur du mandat de tout élu de CSE.
Le 15ᵉ baromètre Empreinte Humaine / Ipsos BVA, publié fin 2025, indique que 47 % des salariés français se déclarent en situation de détresse psychologique, un chiffre en hausse de deux points par rapport au printemps précédent, et que la détresse est liée au travail pour sept salariés sur dix. Dans ce contexte de tension chronique sur la santé mentale au travail, le droit au repos effectif, et non simplement théorique, n'est pas un supplément d'âme : c'est un outil de prévention des risques psychosociaux à part entière, au même titre que la lutte contre la surcharge de travail ou le harcèlement.
Un salarié qui ne part jamais en vacances faute de moyens, ou qui reste connecté pendant ses congés faute de garanties réelles de déconnexion, n'exerce pas pleinement le droit conquis en 1936, 1956, 1969 et 1982. Le droit existe sur le papier ; sa portée réelle dépend de la vigilance de celles et ceux qui le défendent au quotidien.
Conclusion : un droit à défendre, pas seulement à célébrer
Ces quatre dates ne sont pas de l'histoire ancienne à ressortir chaque été comme une anecdote sympathique. Elles rappellent une méthode : rien n'a jamais été obtenu par la seule bonne volonté patronale, mais par la mobilisation collective. Et elles rappellent une vigilance : un droit conquis peut toujours être fragilisé, par l'inflation qui rogne le budget vacances des ménages modestes, par l'érosion des moyens alloués aux œuvres sociales des CSE, ou par une culture du présentéisme numérique qui grignote le repos réel derrière le droit formel.
En tant qu'élu· de CSE, défendre ce droit au quotidien, ce n'est donc pas commémorer 1936 : c'est continuer, à son échelle, le même combat, celui de faire en sorte que le repos ne reste pas un privilège de fait pour les uns, quand il est un droit de principe pour tous.
Sources
- Code du travail, articles L3141-1 et suivants
- Loi du 20 juin 1936 relative aux congés payés
- Référencesrelatives à l'institution d'une troisième semaine de congés payés
- Loi n° 69-471 du 16 mai 1969 relative à la quatrième semaine de congés payés
- Ordonnance n° 82-41 du 16 janvier 1982 relative à la durée du travail et aux congés payés
- Observatoire des inégalités, Quatre Français sur dix ne partent pas en vacances, 2025-2026 > inegalites.fr
- Insee, Départs en vacances : la persistance des inégalités > insee.fr
- Empreinte Humaine / Ipsos BVA, 15ᵉ baromètre sur la santé psychologique des salariés français, fin 2025
- Crédoc, données 2025 sur les taux de départ en vacances par catégorie sociale
Vous pouvez aussi lire cet article > C’est quoi un mandat de représentant du personnel au CSE ?
Illustration d'archives > Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
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